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Déjeuner-Rencontre du 20 juin 2009 avec Alain Finkielkraut

publié par AAFC le 5 juillet 2009

Q. Je voudrais savoir ce que vous entendez par la notion de « culture » et si, selon vous, France Culture conserve sa légitimité avec la politique qu’elle mène aujourd’hui ?

A.F. C’est une question intimidante ! Paul Ricœur a dit en substance : « c’est par le détour des signes d’humanité dispersés dans les œuvres de culture que l’homme peut accéder a une connaissance du monde. »1 La culture, c’est la médiation dont nous avons besoin pour y voir clair, pour élucider notre présence dans le monde. L’Europe, d’ailleurs, s’est fondée sur ce pari que sans les œuvres nous serions à demi aveugles.

Cette définition est en train de se perdre, parce que pour qu’il y ait culture, il faut avoir conscience d’avoir quelque chose à cultiver. Les allemands disent Bildung, c’est-à-dire « apprentissage perpétuel ». Sous l’influence de la société, tout devient culturel et il n’y a dès lors plus rien à cultiver. Nous vivons une substitution dramatique du culturel à la culture. France Culture doit-elle être tributaire du culturel ou de la culture ? Tel est l’enjeu. C’est ça la vraie bataille.

La culture est une manière particulière et exigeante d’appréhender la langue. Le pari de la culture est que nous ne pouvons penser le monde que si nous avons les mots pour le dire et les mots mêmes pour le regarder. Ce que nous sommes en droit de demander à France Culture, c’est d’être le lieu ou la langue est parlée avec autant d’exigence que de distinction.

Malheureusement, la radio est traître, car la parole est spontanée, alors que l’écriture est inhibante. À la radio, on a la tentation de parler comme on parle au café, où l’on a toujours quelque chose à dire.

Q. C’est un miracle que cette émission ait pu se maintenir malgré les bouleversements de la grille, miracle pour lequel je rends hommage à Alain Finkielkraut. J’ai cependant une petite critique concernant l’émission de ce matin2. Sylviane Agacinski avait un thème facile a défendre, tandis que Ruwen Ogien a été malmené, il avait une thèse peu facile à entendre et difficile à défendre. Vous auriez pu favoriser son discours.

A.F. Tout d’abord, je tiens à préciser que je n’ai jamais eu besoin de me battre pour défendre mon émission. Tous les directeurs qui ont succédé à Jean-Marie Borzeix, à l’origine de Répliques, ont toujours soutenu l’émission, notamment Laure Adler (sauf, peut-être, Patrice Gélinet, qui voulait confier Répliques à Antoine Spire…) je n’ai donc eu aucune difficulté à maintenir la ligne de Répliques, même si, par ailleurs, je regrette de n’avoir aucune influence réelle sur la politique de la chaîne.

Ensuite, j’entends votre critique concernant l’équilibre à faire respecter entre les différents participants d’un débat. Mais avant de vous répondre sur l’émission de ce matin, je voudrais souligner qu’une particularité de Répliques est que j’y suis à la fois hôte et intervenant, situation très délicate car le risque est effectivement de se retrouver à deux contre un. J’essaie donc souvent d’inviter deux personnes qui ont un avis convergeant et d’être celui qui a un avis contraire, afin d’éviter de favoriser un « camp » contre l’autre.

Concernant l’émission de ce matin, j’étais certes d’accord avec Sylviane Agacinski ; mais Ruwen Ogien a eu le dernier mot et il a été presque plus pertinent que dans son livre. Il ne peut pas s’être senti piégé.

Toutefois, il est faux de penser que sa position soit difficile. Sylviane Agacinski est contre la marchandisation du corps de la femme et, pour reprendre les propos de Léon Kass, Président du conseil national de bioéthique des États-Unis, elle prône, au sujet des mères porteuses, une « sagesse de la répugnance ». Dans un contexte de plus en plus favorable à la « gestation pour autrui », ce qu’elle dit avec force n’est pas toujours bien reçu ! Elle se trouve dans la situation difficile de celle qui n’est pas dans l’air du temps, puisque aujourd’hui, on trouve toute une tendance pour laquelle le droit français doit absolument s’aligner sur le droit européen. La pression sociale est très forte pour faire sauter le verrou de la loi et Sylviane Agacinski se heurte à la volonté actuelle d’étendre les droits de l’homme à toutes les possibilités offertes par la technique.

C’est ainsi que le désir d’enfant, magnifié, ne doit plus supporter aucune contrainte. Tous les moyens sont bons, y compris transformer les femmes en moyens. La solidarité féminine vole en éclats. On en arrive à une exploitation de la femme, par la femme. Il est donc intéressant d’entendre Sylviane Agacinski s’exprimer sur ce sujet, car sa situation n’est pas facile, notamment vis a vis de certains milieux bien-pensants qui s’opposaient hier à l’exploitation de l’homme par l’homme.

Ce n’est d’ailleurs pas la seule inconséquence philosophique du parti socialiste. Je souhaite faire bientôt une émission sur le droit d’auteur, car il est étonnant de constater que ceux qui prônent la régularisation des industries sont pour la dérégularisation des êtres…

Q. Peut-on faire une analogie entre la location de l’utérus et celle du vagin, entre « gestation pour autrui » et prostitution ?

A.F. La prostitution existe depuis toujours ; c’est comme on dit « le plus vieux métier du monde ». Cependant son existence même ne doit pas plaider en faveur de l’autorisation des mères porteuses ! Cela pose un autre problème : être pendant neuf mois totalement dépendante d’une autre, d’un contrat qu’on a passé.

Q. L’évolution de la technologie permet la propulsion de certains désirs, ou franges de désirs.

A.F. Je m’interroge constamment face à cette nouvelle donne sur l’emballement des droits de l’homme. On assiste à une transformation des désirs en droits. Les droits de l’homme posent des limites au pouvoir mais incarnent l’illimitation du désir et deviennent même un alibi contre le pouvoir : cela pose un grave problème de limites. Sommes-nous capables de poser des limites ? Singulière intrigue : les droits de l’homme contre le droit ! Il y a toujours de nouveaux désirs. Je peux, je veux, j’ai droit. L’impossible est lui-même devenu impossible.

Q. Au sujet de votre émission sur la fraternité3. Est-ce que cela correspond à votre vision de la solidarité, de la démocratie ?

A.F. Vous êtes durs ! La culture pour le hors-d’œuvre et la fraternité pour le dessert !

J’avais un point de désaccord très fort avec Régis Debray, parce qu’il a une vision fusionnelle de la fraternité. Pour lui, c’est une communion, quand j’y vois, moi, une triste leçon du XXe siècle, ou il n’y avait de fraternité que face à l’ennemi. « Ô vous qui êtes mes frères parce que j’ai des ennemis » ; cela mène aux extrêmes du totalitarisme.

Dans son discours de Philadelphie, Barack Obama, raconte l’histoire suivante : lors d’une réunion préparatoire en Caroline du Nord, des militants du parti démocrate, expliquent, chacun leur tour, pourquoi ils sont là. Une jeune femme blanche, Ashley, raconte que lorsqu’elle était enfant, sa mère a été atteinte d’un cancer. Après plusieurs absences, elle est licenciée et perd son assurance maladie. Pendant un an, jusqu’à ce que sa mère se rétablisse, Ashley l’a convaincue que ce qu’elle aimait manger par-dessus tout, c’était des sandwichs à la moutarde, parce que c’était ce qu’il y avait de moins cher. Elle militait donc aujourd’hui pour instaurer une sécurité sociale digne de ce nom. Chacun continue a expliquer pourquoi il soutient Barack Obama, quand vient le tour d’un vieil homme noir : « Moi, je suis là pour Ashley. ». Il va au-delà de la fraternité entre noirs, il fait voler en éclats la notion communautaire de fraternité (l’habituel « brothers and sisters »), il est dans la « fraternité pour ». Il s’agit d’une modalité de la responsabilité envers l’autre, « je veux ce qui a priori ne me concerne pas ». C’est très levinassien ; ce n’est pas « tu ne tueras point », mais « tu feras tout pour que je vive », cela va jusqu’à un engagement contre soi-même, ses peurs, sa famille...

Q. (…) Pourriez-vous envisager d’interroger des intervenants plus variés en ce qui concerne la question du Moyen-Orient ?

C’est incroyable, parce qu’on est un intellectuel juif, de devoir répondre sans cesse des prétendus crimes d’Israël.[…]

J’ai fait des émissions sur le Moyen-Orient ; j’ai invité Edgar Morin, avec qui je suis en total désaccord ; avec Rony Brauman, dans La discorde4, j’ai poussé le dialogue pendant trois ans, jusqu’au bout de mes forces ; je milite depuis les années 80 à la création d’un état palestinien… et pourtant je passe pour un juif sioniste réactionnaire !

Je suis issu d’une famille de rescapés ; comme tous les juifs ashkénazes, cela signifie que je n’ai pas de grands-parents. J’ai vécu parmi les fantômes. Ces rescapés ne demandaient qu’une seule chose à l’Europe : « Laissez vivre Israël, c’est ça le devoir de mémoire, ne reportez pas votre acharnement sur Israël ». Je suis héritier de ça.

Lisez le Télérama de cette semaine. Plusieurs écrivains, dont Robert Bober, présentent leurs œuvres à des lycéens, afin de les inciter à prendre eux-mêmes la plume. À Lille, le professeur de français montre aux élèves un DVD de témoignages d’enfants juifs sous l’Occupation. Une vieille dame se souvient : « À cette époque, les enfants n’étaient pas déportables. » Rires des élèves : « Ils avaient pas de portables ? ». Voilà ce qui se passe aujourd’hui. Je suis dans la discrétion, dans l’abstention, la sobriété, je ne dis pas le centième de ce que je devrais dire contre la complaisance actuelle !

Q. Pouvez-vous nous raconter la genèse de Répliques ?

A.F. C’est Jean-Marie Borzeix qui, en 1984, a voulu complètement changer la grille du samedi matin et remplacer le dialogue entre Francis Crémieux et Jean de Beer, Le monde contemporain. Mais je n’étais pas le premier sur sa liste. François Georges avait déjà accepté et voulait s’adjoindre les services de Gilles Anquetil. Il était venu me voir dans un premier temps pour que je participe à une émission, en tant qu’invité. Mais François Georges se désiste. Jean-Marie Borzeix, catastrophé, cherche un nouveau partenaire à Gilles Anquetil, je suis donc un François Georges bis ! J’étais alors en disponibilité depuis mon retour de Berkeley, j’ai accepté. La première année, Gilles Anquetil et moi partagions le travail, mais les choses ne se passaient pas au mieux et notre collaboration s’avéra difficile. En 1986, je reprends l’émission, seul, et la mène comme je l’entends. Bruno Patino m’a d’ailleurs tout récemment renouvelé sa confiance.

Q. Parlez-nous de votre émission, de son titre, du générique, de votre travail.
A.F. J’avais choisi L’esprit d’escalier, mais ce titre a été refusé, Jean-Marie Borzeix le trouvait trop second degré ! Le générique, lui, est venu en deux temps. La matinée s’appelait Les temps modernes, mais la musique de Chaplin, à la longue, ne tenait pas la route. J’ai ensuite choisi les Variations Goldberg de Bach, jouées par Glenn Gould, et n’ai depuis pas changé, car il faut des repères, de la patine.
J’enregistre en général une émission par semaine (à quelques rares exceptions) pour ne pas être envahi par Répliques.

Il y a eu deux tentatives éditoriales : les éditions du Tricorne publiaient les fascicules des émissions, puis Stock les a regroupées dans des ouvrages thématique (la littérature, la France...). Un est en préparation sur la mémoire du nazisme ; par ailleurs, je publie très prochainement un livre d’études littéraires sur neuf grands romans : Un cœur intelligent.

Q. Quelles émissions écoutez-vous ?

A.F. J’écoute La rumeur du monde, L’esprit public, de Philippe Meyer et aussi Jeux d’archives, d’Antoine Perraud, qui est une remarquable émission. C’est un journaliste précis et sérieux, qui va dans le sens inverse de la pente descendante actuelle. Il faudrait recréer le prix aafc pour lui !


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